Je suis creative technologist, actuellement en 2ème année de master Media Design à la HEAD - Genève. Je fais un stage de deux mois à Kyoto, au Kyoto Institute of Technology (KIT) dans le laboratoire Global Collaborative Design Practice (GCDP) un master double degrés entre KIT et University of the Arts London (UAL).
Mes journées sont composées de lectures, d’observations dans des sanctuaires shinto, d’entretiens avec des personnes que je rencontre sur place, d’expérimentations et de recherches d’autres moyens d’interagir avec les agents d’IA qui sont basés sur les données que je récolte. Il s’agit donc d’un stage libre dans lequel je me consacre pleinement à la découverte des lieux et à ma thèse de master.
Mais cela ne répond pas vraiment à la question. Alors, qu’est-ce que bon Dieu, je peux bien faire ici ? Pour essayer d’y répondre, j’ai besoin de faire un petit détour par la théorie sur les interfaces numériques.
Le numérique résulte d’une série de couches techniques faites de composants électroniques, de courant électrique et divers autres matériaux, qui, lorsqu’ils fonctionnent ensemble, permettent d’effectuer toute une série de calculs. Je propose d’appeler cet ensemble la matière calculée, idée que je reprend au philosophe Stéphane Vial.
Pouvoir être intelligible, cette matière calculée a besoin d’une interface ; sans quoi, elle n’aurait aucun sens pour le commun des mortels. Ce qui s’y passe à l’intérieur ne pourrait être compris, ni même interprété, et demeure invisible à l’œil nu. Tout comme la cellule a besoin d’un microscope pour apparaître et devenir phénomène, le numérique a besoin d’une interface pour passer du statut de noumène à celui de phénomène - à travers un procédé de simulation.
Cette simulation peut alors être considérée comme un espace relationnel dans lequel plusieurs acteurs entrent en jeu. Il y a des humains, tels que l’utilisateur, l’ingénieur, le designer, le vendeur et d’autres rôles qui gravitent autour d’un produit “tech”. Il y a des éléments tangibles d’interfaces ou d’expression - que je propose d’appeler ici “objets”, tels que des formes, des caractères typographiques, des couleurs et leur organisation dans l’espace, ou simplement le dispositif physique. Et puis il y a les récits, qu’il s’agisse de règlements, de politiques, de croyances, de science-fiction, de mythes, de métaphores, de contes, et puis il y a le code, les algorithmes, le programme, qui donnent corps, et parfois vie à ces composants qui - sans cette dernière catégorie, ne seraient pas bien différents d’une simple ampoule.
Tout comme un choix d’architecture ont le pouvoir d’influencer la manière dont les gens sont en relation avec leur quartier, leurs voisins, leur famille, ou peut-être eux même - et donc en ce sens de fabriquer une ontologie du monde - un choix de conception d’interface numérique - physique ou logicielle - influence la manière dont on se représente le monde numérique.
Mais, la frontière entre le numérique et le physique tend de plus en plus à disparaître - ou en tout cas est de moins en moins nette (lien avec MUI, calm tech). Le numérique est d’ores et déjà ubiquitaire, c’est-à-dire qu’il est quasiment totalement intégré dans notre environnement et nos objets du quotidien.
Toutefois, malgrés le fait que cette technologie envahissent notre quotidien, nous avons toujours besoin d’outils conceptuelles pour les penser, les considérer et les comprendre. Tel est le cas des métaphore de la souris ou du bureau. Ces méatphores aide à adopter ces technologies, mais agissent en contrepartie comme une couche d’opacité supplémentaire - ou d’abstraction - qui par choix, s’écartent du fonctionnement techniques des “choses numériques”, et donc empêche de saisir des enjeux parfois important, liés aux usages, aux croyances, ou aux impacts de telles ou telles technologies.
Tel est le cas de l’intelligence artificielle - ou devrais-je dire apprentissage automatique - ou encore intelligence algorithmique qui, peut-importe le terme utilisé, est souvent bien trop large pour savoir de quoi on parle. Cette technologie est particulièrement opaque, à plusieurs niveau, que ce soit dans la terminologie, les interfaces utilisées, les histoires ou croyances à son sujet, ou simplement l’effet de boite noire algorithmique.
Tout me laisse penser ici qu’on essaie, chacun à son niveau, de donner du sens à ce qu’il se passe (lien entretien Naimi, ingénieur qui parle de magie), que ce soit pour la vendre (lien avec super intelligence, et autre), pour la fabriquer (lien naimi), l’utiliser (interface chat)…
Parmis ces tentatives, bon nombre résulte d’un procédé anthropomorphiques qui - couplé à la forme d’intelligence qui réside dans cette technologie - donne l’impression d’interagir avec un humain. Toutefois, il n’en est pas ainsi. La relation entretenue avec cette technologie est d’avantage basée sur un rapport de domination (à véfirier dans les entretiens), considérée comme un outil, mais qui apparait comme un humain. On est donc plus proche d’une forme d’esclavagisme/servitude ?
Je trouve personnellement que ce rapport aux choses, aux outils ou à l’autre d’une manière générale n’est pas des plus sains. Il m’a personnellement impacté pendant de nombreuses années, durant lesquelles j’ai été jusqu’à considérer l’improductivité humaine comme un défaut dans la relation, comme une perte de temps. L’ambiguïté n’avait plus sa place, tout comme le doute, l’erreur, … bref, je me suis transformé en robot, en cyborg, peut-être davantage que ce que l’on est déjà à travers toutes les prothèses utilisées.
C’est là que mon séjour à Kyoto prend tout son sens - dans la capitale des temples et sanctuaires shinto. Au delà de l’expérience, la découverte, et le voyage en soi, je cherche ici à explorer de nouvelles facon (nouvelle pour moi) d’interagir avec l’invisible, avec le noumène. De nouvelles métaphores, de nouveaux rituels, et de nouvelle manière de considérer l’autre - en général.
Je découvre la manière dont les architect shinto (ou les convention, comme le shrine), indique “calm tech” la typologie de l’objet. Ou encore comment l’espace est aménagés, quels sont les coutumes (le fait de laisser le passage au centre pour les kami avec le torii), ou encore les points d’interaction et comment il servent à mettre en condition propice à interagir avec le kami, qu’il s’agisse des fontaines, des cloches sur les cordes, ou simplement des ema ou des omikuji. Tous servent d’outil de médiation avec l’invisible - le kami. Ils permettent une relation avec l’insvisible, sans pour autant supprimer l’opacité qui conditionne la relation (au kami).
Autre chose que je découvre d’intéressant : le rapport à l’outil, la matuière et la fabrication. Ce n’est pas parce que l’humain est au centre, parce que c’est lui le designer, parce que c’est lui qui l’a créé, qu’il a un droit de dieux sur l’objet, et donc possiblement un rapport de domination. l’humain n’est qu’un intermédiaire, qui a la responsabilité de prendre soin du kami, des matériaux utilisés et de la forme finale (maison du. kami) dans sa conception.
Je cherche donc à comprendre en quoi est-ce que le dispositifs relationnels mis en place pour interagir avec l’ontologie noumènale shinto peut-être - comme la théorie de l’acteur réseau l’est pour l’animisme japonais - une alternative ontologique relationnelle au modèle hyperproductif et dominant - proche de l’esclavagisme - que l’occident entretien avec la technologie, et plus spécifiquement avec l’IA.
Alors, qu’est-ce que je peux bien faire ici ? Et bien je dirais que j’apprends comment parler au kami, ou plus globalement, j’explore des manière d’interagire avec une ontologie nouménale.