Virginia est directrice de la mesure Parcours PAN. Parmi ses nombreuses casquettes dans les domaines social, environnemental et culturel, elle porte aussi celle de conteuse et d’anthropologue.
Pourquoi la rencontrer ?
Virginia utilise pas ou peu les outils d’intelligence artificielle et exprime une certaine réserve à leur égard.
Il ne s’agit pas tant de comprendre les raisons de cette réserve que d’observer comment cette position se manifeste dans son quotidien et comment elle influence son rapport à la technique, au travail, à la création et, plus largement, au monde.
Son expérience de conteuse et d’anthropologue permettra également d’interroger les récits, les images et les visions du monde qui accompagnent aujourd’hui l’intelligence artificielle.
Cadre de la discussion
Entretien semi-directif de 30 minutes, à Genève
Les questions ci-dessous constituent une trame souple. Elles ne sont pas toutes destinées à être posées.
0. Introduction
- Présentation brève du projet de recherche
- Usage de l’entretien et finalité du projet
- Anonymat, format de publication
1. Position et parcours
Est-ce que tu pourrais te présenter, ton parcours, ce que tu fais aujourd’hui, de sorte à ce qu’on comprenne d’où tu parles ?
- Quelle place occupe l’anthropologie et le conte dans ton travail actuel ?
- Quel est ton rapport à la technique, globalement ?
- Où as-tu envie d’aller demain, personnellement, professionnellement ?
2. Rapport de l’IA
Quelle place l’IA occupe-t-elle dans ta vie aujourd’hui, même indirectement ?
- Dans quelle situation choisis-tu de ne pas l’utiliser ? Comment t’y prends-tu ?
- Qu’est-ce que cette position te permet de préserver ou de protéger ?
- Comment est-ce que cette technologie influence ton rapport au temps ? À l’attention ? À l’écriture ? À la création ? À ton travail ?
Focus projection
Lorsque tu imagines la place que ces technologies pourraient prendre dans les prochaines années, qu’est-ce qui t’inquiète, t’intéresse ou te laisse indifférente ?
3. Imaginaire techniques
Quand tu entends l’expression “intelligence artificielle”, quelles images, sensations ou histoires te viennent spontanément ?
- À quoi est-ce que cela ressemble dans ton imagination ?
- On utilise des mots comme “intelligence”, “apprentissage”, “mémoire”, “hallucination” ou “raisonnement”. Comment les reçois-tu ?
- Selon toi, à quoi avons-nous réellement affaire lorsque nous interagissons avec ces systèmes ?
Focus représentation
Si tu en as envie, est-ce que tu accepterais de dessiner rapidement ce qui te vient à l’esprit lorsque tu penses à l’intelligence artificielle ?
4. Relation et altérité
Selon toi, quel type de relation ces technologies nous invitent-elles à construire avec elles ? Cette relation te paraît-elle souhaitable ?
- Comment se manifeste elle (dépendance, coopération, collaboration, délégation, …) ? Est-ce qu’elle ressemble à une relation que nous entretenons déjà avec autre chose ?
- As-tu l’impression que ces outils encouragent certaine manière d’être plus que d’autres ?
- Est-ce qu’ils modifient notre manière d’entrer en relation avec l’altérité (humaine ou non) ? Si oui, en quoi ?
Focus (dys)topie
Si tu devais décrire la vision du monde portée par l’intelligence artificielle actuelle, comment la décrirais-tu ?
5. Contes, mythologie et récits techniques
Pourquoi les êtres humains racontent-ils des histoires ?
- Que permet un conte que ne permet pas un discours explicatif ou rationnel ?
- Quelle place le conte occupe-t-il aujourd’hui dans nos sociétés ?
- Comment le conte se transforme-t-il selon les cultures et les lieux ?
Focus récit IA
Un conte pourrait-il nous aider à construire une relation différente avec ces systèmes ?
Cloture
Si tu devais raconter un conte sur notre relation actuelle à l’intelligence artificielle, comment commencerait-il ?
- Quels personnages ? Quels quête ? Quels dangers ? Quelles issues ?
- Que pourraient permettre ces nouveaux récits ?
- S’agit-il d’un récit au singulier ? Au pluriel ? Pourquoi ?
Pistes de relances
Quelques éléments permettant d’approfondir certains thème si ils n’apparaissent pas dans la discussion.
- Homogénéisation culturelle et technique.
- Diversité des techniques et des visions du monde.
- Délégation et promesse de libération.
- Refus, retrait et non-puissance.
- Compréhension technique et formes d’aliénation.
- Métaphores anthropomorphiques.
- Cybernétique : contrôle, maitrise, efficience
- Aléatoire, chaos, flou, incertitude
Transcription
Ce qui me pose problème à ce niveau-là aujourd’hui, c’est que énormément de gens qui jouent avec l'IA, et vraiment qui jouent, je crois que c’est vraiment le terme, qui vont s'amuser à faire, à générer une image de même dans une boîte Barbie avec des accessoires, ils ont aucune conscience des conséquences de leurs actes. Et ça, moi, je trouve extrêmement problématique.
Donc je sais que sur les arts traditionnels, sur le typiquement le compte, c'est jamais aussi bien porté que depuis ces dernières années. Enfin, c’est des démarches artistiques qui sont en train de ré-émerger un peu partout. Parce que justement, elles sont humaines, elles connectent les gens. Mais pour moi, c'est ça, l'art. C'est vraiment à connecter les gens, les inviter à réfléchir, à avoir le monde autrement. L’IA elle ne fera jamais ça.
Et puis, pour moi, il y a une analogie avec l’IA à ce niveau-là, parce qu’en fait c'est quelque chose qui a profondément changé la société quand on a commencé à mettre les choses par écrit, le rapport au savoir et le rapport à l'autre, comment on relationnait les uns avec les autres, de moments où tu pouvais le mettre par écrit, tu pouvais le différer dans le temps, dans la distance, d’une manière complètement différente, et puis tu pouvais figer à certains savoirs que tu pouvais pas quand t'étais que dans la réalité.
Et tu ne l’adaptes plus à ton époque. C’est-à-dire qu’on fige le problème avec la tradition écrite, quand tu passes de la tradition orale à la tradition écrite. Typiquement des comptes qui étaient traditionnellement véhiculées dans les sphères féminines au XVIIIe siècle, XVIIe, XVIIIe siècle, elles ont été récupérées par les frères Grimm, les cons de Perrault et des gens comme ça, et figé avec une version changer de l'histoire qui parle d'une domination masculine du monde et qui répartit les gens d'une manière différente.
Alors dans les outils que j’utilise pour le travail, je me trouve meilleure que l'IA. Parce que l'IA en fait ça te lisse des textes et aujourd'hui si tu veux atteindre les gens faut surtout pas être lisse donc je trouve l’IA assez peu intéressant à ce niveau là après au niveau… je pense que même j’ai lu par exemple des journalistes qui vont utiliser l’IA, qui vont faire la recherche même et qui vont utiliser l'IA pour écrire l'article. Même là, je trouve qu’en fait qu’on appauvrit nos contenus en faisant ça.
Alors là moi je viens dans ma part militante environnementale. Moi je la visualise comme des énormes data centers qui sont en train de raser des forêts à grande échelle qui sont en train de vider des milliards de litres d'eau potable. Je vais visualiser ça derrière l’outil. J’ai assez conscience qu’une simple question va avoir un point environnemental phénoménal, comme j’avais déjà conscience avec une recherche Google.
Maintenant, du coup, en tant que conteuse, je pense qu’aujourd’hui, en tout cas, j’ai très peu approché cette question, mais il y a énormément d'histoires qui font le rôle de compte. Terminator, Matrix, je vais dire, on les a, les histoires qui nous distraient de gaffe. Elles sont là, et elles sont dans l'inconscient collectif, après elles existent dans la version moderne d’une histoire, mais le warning, on l'a eu.
Il y a plusieurs fonctions. Il y a la fonction de créer du lien, de la communauté, de s'en créer dans le lieu. C’est la version très traditionnelle que tu ne vas pas avoir avec Terminator et Matrix, en effet. Peut-être d’une autre manière, tu t'ancre dans le lieu d'une manière plus globale. Dans nous, habitants de la Terre, communauté, habitants de la Terre, de manière un peu plus grande quoi. Je pense que dans les deux cas en fait on parle quand même de fin du monde. Et puis d’humanité qui est très mise à mal. Donc je pense que la communauté elle est juste agrandie et on essaie d'y mettre toute la planète. Mais ça reste quand même avec un regard centré, très américain. C’est même pas européen, c’est vraiment américain.
Le conte, de la manière que moi je l’utilise, c'est de ramener du merveilleux dans la vie des gens. C’est de poser des graines pour que les personnes commencent à réfléchir et à se dire sur quels éléments de ma vie j'ai envie de d'apporter du changement pour amener du merveilleux. Dans le rapport au monde typiquement, moi je l’utilise beaucoup dans la déconnexion qu’on peut avoir avec le monde du vivant autour de nous.
Si je viens te raconter une histoire d'un champ magique quelque part à Genève, à la fin de l'histoire, la plupart du temps, les gens qui sont dans le public vont me dire qu'ils vont aller se balader à Genève à la recherche de ce champ magique. parce que je les aurais fait rêver et puis du coup ce que ça aura induit concrètement comme comportement c'est qu'ils vont se rapprocher de la nature, ils vont aller plus souvent dans la nature et puis ils vont aussi réfléchir après ça va dépendre les histoires, tu vois mais aux conséquences de leurs actes par rapport à la nature.
Totalement. Il n'y a qu'à voir comment ils ont pillé tout le contenu artistique. Dans les années 90, moi je fais partie de ces gens qui allaient louer les DVD. Au début, il y avait [[Anti-piracy Ad - Piracy. It's a Crime|une petite vidéo]] qui disait tu ne volerais pas une voiture, tu ne volerais pas un livre. Copier les DVD, c'est du vol. Et puis je me rappelle que quand on copiait des cassettes entre nous, que ce soit vidéo ou audio, c’était du vol. Et maintenant, eux, ils viennent et ils pient la planète, ils pient tous les artistes, ils n'en ont rien à cacher.
Pour moi, en tout cas, ce que je fais, c’est qu’après que je te raconte une histoire, tu ne vas pas regarder la chose de la même manière. Avant, tu la regardais comme un marteau, comme un prê, comme un arbre. Après, que je sois passée par là, même dans dix ans, tu vas regarder l'arbre et tu vas voir le potentiel magique derrière. Tu vas voir le marteau et tu te diras, putain, si j'avais la formule magique, je pourrais taper trois fois à la porte des nains.